Berlou côté vignes : secrets et renaissances des vieux cépages

Une mosaïque vivante au cœur de la vallée de l’Orb

Berlou. Un nom murmuré entre vignes et garrigue, sur la pente douce du Haut-Languedoc. Rien n’y crie : les murs montent la garde, la rivière veille, et la vigne depuis toujours s’y taillent des terrasses dans le schiste, comme une écriture patiente. Ici, la renommée ne s’étale pas, mais la qualité s’ancre. À Berlou, les petits domaines écrivent une page singulière de l’histoire viticole, celle du retour aux cépages anciens – ces noms parfois éraillés, rudes à prononcer, souvent rayés des cartes, mais porteurs d’un patrimoine inestimable.

Ce dossier explore la renaissance de ces cépages, ici, dans le discret, l’humilité des coteaux, et la vigueur farouche des familles du village.

Ce que sont les “cépages anciens” du Languedoc : une mémoire en grappes

Le Languedoc fut la plus grande vigne du monde. Trop longtemps, il a produit pour la quantité, sacrifiant la diversité des cépages au profit de rendements massifs. Mais les terrasses schisteuses autour de Berlou ont gardé en réserve des trésors :

  • Le Carignan Noir (introduit au XIX siècle), longtemps mal-aimé et aujourd’hui réhabilité, capable d’offrir concentration, fraîcheur et tension sur les vieux pieds.
  • L’Alicante Bouschet, cépage teinturier né du croisement Grenache/Aramon, donne couleur, structure et mémoire – il fut le sang des années de la faim.
  • Aramon, jadis roi du Languedoc, déclassé dans la seconde moitié du XX siècle, mais dont quelques ceps subsistent – un témoin précieux.
  • Terret et Piquepoul noir, cépages de l’oubli, rescapés sur certaines parcelles, réunissent acidité, vivacité et aromatique singulière.
  • Grenache gris – apportant finesse et rusticité sur certains coteaux.

La notion de “cépage ancien” renvoie à des variétés présentes dans le secteur depuis au moins la fin du XIX siècle, souvent menacées d’arrachage lors de la modernisation du vignoble.

En 2021, la région Occitanie recensait moins de 2,5 % de ses surfaces plantées en “vieux cépages oubliés”, selon l’IFV Sud-Ouest. Sur Berlou, la proportion s’avère supérieure : sur environ 220 hectares classés en AOP Saint-Chinian Berlou, près de 20 % sont cultivés avec une proportion significative de Carignan de plus de 70 ans (avancée confirmée par l’appellation elle-même [source : AOP Saint-Chinian Berlou, dossier technique]).

Pourquoi avoir maintenu ces cépages ? Héritage, adaptation et saveur

Les viticulteurs de Berlou n’y ont pas vu seulement une mode. D’abord, beaucoup de vieilles parcelles étaient plantées de façon traditionnelle, en complantation (plusieurs cépages mêlés sur la même parcelle). L’arrachage massif qui a sévi ailleurs a été ici plus timide ; question de terrasses inaccessibles aux engins, de caves familiales jalouses de leurs vieilles vignes, mais aussi de résistance face à la standardisation.

Trois raisons majeures motivent la conservation puis la valorisation de ces cépages anciens :

  1. État sanitaire et adaptation climatique : Les vieux ceps sont mieux adaptés à la sécheresse et aux sols schisteux ; leur enracinement profond leur confère une résilience remarquable face au changement climatique, phénomène de plus en plus perceptible dans l’arrière-pays languedocien.
  2. Expression du “terroir” : Le Carignan, l’Alicante, et les vieux Grenache expriment, mieux que les variétés “modernes”, la minéralité et la fraîcheur du schiste, donnant aux vins de Berlou une identité à part.
  3. Valeur culturelle et économique : Ces cépages racontent une histoire familiale et collective, celle du village et de ses saisons, tout en apportant une signature unique sur les marchés où l’originalité et le goût du “vrai” séduisent de plus en plus de connaisseurs (exemple : des cuvées 100 % Carignan ou Grenache noir de vieilles vignes, de plus en plus recherchées en cavistes spécialisés – source : SudVinBio, 2023).

Méthodes et engagements concrets des petits domaines

1. La sélection parcellaire en “complantation”

La “sélection massale” est la clef. Sur de vieux rangs, les vignerons prélèvent des bois sur leurs plus beaux ceps et les multiplient localement, perpétuant ainsi diversité génétique et adaptation au terroir. Quelques domaines pionniers du secteur (Domaine Rimbert, Clos Bagatelle, par exemple) font ainsi renaître des souches d’Aramon ou de Carignan à petits grains, disparues sur les grands plateaux.

2. Vinifications douces, extractions mesurées

Sur ces vieux cépages riches en tanins, l’extraction douce permet de révéler finesse et longueur : cuves béton, macérations entières, pigeages légers, parfois même vinification en grappes entières ou co-fermentation de plusieurs cépages “anciens”. Les vins issus de Carignan de 80 ans se distinguent par leur fraîcheur, une rareté dans le contexte du Languedoc méridional.

3. Conversion Bio, préservation des paysages et du vivant

À Berlou, près de 80 % des surfaces sont aujourd’hui cultivées en bio (source : AOP Saint-Chinian Berlou, 2023), avec un accent mis sur la biodiversité des talus, la sauvegarde des murets et des boisements, refuges naturels pour la faune auxiliaire. Ces pratiques limitent l’usage d’intrants, diminuent l’érosion et sauvegardent les écosystèmes liés à la vigne.

Portraits et témoignages d’artisans du passé recomposé

Marie et Pierre, 18 hectares en terrasse autour du hameau de La Rouvèze. Dans leurs rangs serpentent des Carignan de 1947, plantés par le grand-père de Pierre : “On a arraché dans les années 70, mais on a gardé ces vieux ceps, ils résistaient mieux à la sécheresse que tout le reste. Le vin de Carignan pur, on l’a sorti pour la première fois en 2010, les gens étaient surpris de sa délicatesse…”

Le Syndicat de la cave de Berlou défend aussi ces cépages oubliés : chaque année, une cuvée “Vieilles Vignes” associe Carignan et Grenache d’avant 1960, embouteillée séparément et présentée lors des caves ouvertes.

Une anecdote en 2022 : une parcelle de Grenache gris a été redécouverte au détour d’une coupe de bois, identifiée puis vinifiée à part. Le vin, à la robe cuivrée, a reçu une mention spéciale lors du concours des Grands Vins du Languedoc (source : L’Indépendant, 2022).

Déguster les cépages anciens : caractéristiques, cuvées, accords

Le Carignan sur schiste : fraîcheur, épices, profondeur

  • Robes grenat sombres, nez réglissé, mûre, poivre gris.
  • En bouche : tension, fraîcheur, tanins soyeux après 5-7 ans de bouteille.
  • Accords : agneau grillé, pot-au-feu, fromages d’estive (par exemple le pélardon).

L’Alicante Bouschet : la couleur, la structure et la surprise

  • Robe très sombre, nez broussailles, cuir, fruits noirs compotés.
  • En bouche : volume, générosité, vigoureuse acidité qui équilibre la matière.
  • À essayer avec des ragouts de sanglier ou de la tapenade.

Le Terret ou Aramon : curiosités pour initiés

  • Le Terret donne des blancs tendus et aériens, nez de fenouil et de pierre, finale salivante.
  • L’Aramon, quand il subsiste, offre un vin léger, sur la pivoine, la cerise.

Quelques domaines à suivre :

  • Domaine Rimbert (“Carignanissime”)
  • Domaine du Mas de Cynanque (“Vieilles Vignes” de Carignan)
  • Clos Bagatelle (“Le Secret de Bagatelle” – cuvée d’assemblage de vieux cépages)

Valorisation : circuits courts, événementiel et œnotourisme

  • La présence des vignerons de Berlou sur les marchés locaux (Olargues, Saint-Chinian) avec une communication dédiée autour des vieux cépages, leurs vertus et leurs histoires.
  • L’organisation de journées portes ouvertes en mai et septembre : dégustations "vieilles vignes", ateliers autour de l’identification des cépages, balades commentées sur le terrain.
  • Des partenariats avec restaurants et épiceries fines régionales qui mettent en avant la rareté de ces vins.
  • Participation à des salons spécialisés (Millésime Bio, Vinisud), où, en 2023, la cuvée “Légende d’Alicante” du village de Berlou a figuré parmi les 10 finalistes “Cépages rares de France” (source : SudVinBio).

L’œnotourisme de niche s’enracine autour du thème : “sur les traces des cépages oubliés”, favorisant une fréquentation respectueuse et l’essor de gîtes en lien direct avec les domaines (ex : Le Mas des Vignes, hébergement en immersion parmi les vieilles parcelles classées).

Transmettre, innover, susciter la curiosité

Sauver des cépages anciens, ce n’est pas seulement préserver des grappes : c’est réapprendre des gestes et des histoires, donner du sens à l’agriculture d’aujourd’hui, et offrir aux amateurs de passage ou de conviction des vins inattendus dans un Languedoc renouvelé.

À Berlou, le respect du passé s’invente dans chaque bouteille : le Carignan ne change pas le monde, mais il y inscrit la mémoire d’une colline, une résistance heureuse, et la promesse, millésime après millésime, d’une terre qui continue de surprendre.

Pour aller plus loin, la visite de la Maison des Vins de Berlou (ouverte toute l’année) et la consultation des archives de l’AOP Saint-Chinian Berlou s’avèrent précieuses pour qui souhaite comprendre, en profondeur, cette alchimie entre hommes, cépages et paysages, toujours à renouveler.

Sources :

  • AOP Saint-Chinian Berlou, dossier technique 2022-2023
  • Institut Français de la Vigne et du Vin, Rapport Cépages Oubliés Occitanie, 2021
  • SudVinBio, Palmarès Millésime Bio 2023
  • L’Indépendant, 2022, spécial Terroir Berlou
  • CNRS, “La vigne et les hommes”, documentaire 2019

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