L’appel des cépages blancs dans les hauteurs oubliées du Languedoc

Entre drailles et escaliers de pierre : le retour discret des blancs

Au cœur des collines du Haut-Languedoc, là où la Tramontane hésite entre le sapin et le figuier, une lumière particulière capte par endroits le secret des cépages blancs. Grenache blanc, terret, clairette : ici, la mémoire du vin se décline autrement que sur la vaste mer des rouges languedociens. Les hauteurs des Monts de Faugères, les replis cachés de l'Orb, Portes et avant-monts, racontent l'histoire silencieuse d'un patrimoine blanc longtemps marginalisé, désormais au cœur de nouvelles dynamiques.

Dans les années 1970 encore, l’ombre des chais s’allongeait surtout sur les carignans et grenaches noirs. Pourtant, quelques fils pâles et brillants, souvent voués à la distillation, veillaient dans leurs anfractuosités calcaire et schiste. De vieilles mains rappellent la clairette vendangée tôt le matin autour de Saint-Chinian ; d’autres désignent d’antiques chenins, aujourd’hui effacés à la faveur du grenache blanc.

Il a fallu la double érosion du climat et du marché pour réveiller la saga des blancs. Résilience et redécouverte : tel est désormais leur chemin dans les vallées hautes, sur des sols pauvres, exposés au relief, là où le blanc invente d’autres arômes et de nouveaux équilibres.

Généalogie d’un triptyque : grenache blanc, terret, clairette

  • Grenache blanc : sélection naturelle d’un grenache noir, il prend son origine sur les terres aragonaises mais s’ancre dès le XVIII siècle dans le Midi. Il occupe aujourd’hui près de 6 000 hectares en France, l’essentiel entre le Languedoc et le Roussillon (Source : Inter Rhône). Aérien, gras et fruité, il présente une grande résistance à la sécheresse mais craint l’oxydation, d’où son adaptation libre sur les hauteurs, frais matinaux et amplitude climatique préservant sa vivacité.
  • Terret blanc : typique du Bas-Languedoc, longtemps majoritaire en plaine, il s’est vu concurrencé par les cépages standardisés dans les années 1980. Pourtant, il demeure dans “quelques poches” d’altitude, fraîcheur tardive et rendements mesurés. Le terret donne des vins floraux, légèrement iodés, autrefois courus pour l’élaboration du vermouth et de vins doux naturels (Source : Vitisphere).
  • Clairette : antienne médiévale, la clairette peuple les terrasses remontant vers le Haut-Languedoc, notamment autour d’Adissan et Cabrières. Elle exprime une identité saline, anisée, qui résiste étonnamment à l’élévation thermique récente. Autrefois premier cépage blanc du département de l’Hérault, elle couvre près de 2 300 ha (Source : FranceAgriMer, 2022).

Des terroirs de l’intérieur : schistes, grès et altitudes secrètes

Sortons des clichés du Languedoc “méditerranéen”, pour grimper les pentes de Vieussan, Roquebrun, ou Berlou. Ici, les vallées de l’Orb, dominées par la Croix Ronde ou le col de la Milhau, voient renaître des blancs sur d’anciens murets de pierre sèche. Pourquoi ? Parce que l’altitude (entre 200 et 450 mètres), la fraîcheur nocturne et l’ombrage de quelques pinèdes tempèrent la fougue du soleil. À ces hauteurs, les maturités sont lentes, les acidités précieuses restent vives, la minéralité exulte sur schiste, quartz ou grès rose.

Les domaines tels que la Grange de Quatre Sous (Laurens), le Mas Haut-Buis (Lauroux) ou la Graine Sauvage (Roquebrun) misent sur de vieilles vignes, parfois pré-phylloxériques, qui racontent la capacité d’adaptation du terroir. Cultiver du grenache blanc à 400 mètres, c’est parier sur la lenteur et la tension naturelle, tandis que la clairette sur argilo-calcaire d’altitude défie la sécheresse mieux que la plupart des variétés internationales.

À l’heure où la carte hydrique devient un enjeu crucial, les “hauteurs” offrent paradoxalement une garantie minimale de fraîcheur, liée à la brume matinale, à la vigueur printanière et à la rosée collective des vallons encaissés.

Leurs usages réinventés : solos, assemblages et nouvelles signatures

La tradition des blancs languedociens, faute d’une histoire aussi reconnue que celle des rouges, a longtemps rimé avec l’anonymat des assemblages. Mais l’essor de l’IGP Pays d’Oc, des AOC Saint-Chinian blanc (reconnue en 2005), ou des cuvées confidentielles en Faugères et Minervois, a bouleversé les usages.

  • En monocépage grenache blanc : fraîcheur pierreuse, touche florale, volume en bouche et notes de poire ou de pêche. Il porte de plus en plus la signature de domaines artisans comme le Clos Fantine (Laurens), qui laboure encore à la mule et vinifie sans soufre.
  • Assemblage terret blanc / grenache blanc / vermentino : souvent rencontrés chez les jeunes vignerons, pour composer des blancs droits, élégants, sans lourdeur, parfois peu filtrés. Le domaine les Chemins de Carabote en est un exemple, avec ses cuvées “Émouvante”, où le terret donne l’ossature salivante.
  • Sols schisteux et clairette : Les vignerons autour d’Octon ou Cabrières s’essaient à la clairette nature, élevée en œuf béton ou en amphore, pour retrouver la fraîcheur sapide de ce cépage passé de mode (Source : Le Roux, F. – “Terroirs de la Clairette en Languedoc”, Revue du Vin de France, 2022).

Effets du climat, dynamiques viticoles et enjeux demain

Avec +1,8 °C relevés sur la bande languedocienne en soixante ans (source : Météo France, 2023), les blancs précoces, jadis jugés risqués, deviennent des alliés. Le grenache blanc, rustique face à la chaleur, garde une acidité acceptable en altitude. Le terret, longtemps boudé pour sa discrétion, révèle aujourd’hui sa résistance à la sécheresse et son talent à préserver la tension des vins.

Pourtant, les surfaces restent marginales : moins de 6 % des vignes plantées dans l’Hérault sont blanches (Source : CIVL, 2022). Nombre de vignerons expérimentent désormais des sélections massales, obtiennent des plants à partir de vieilles souches conservées par des familles. La clairette, en particulier, fait l’objet de replantations dans des micro-parcelles : ainsi, au domaine de La Croix Chaptal (Salasc), chaque replantation s’accompagne d’un enherbement minutieux pour préserver l’humidité et la vie du sol.

  • La montée en puissance de pratiques biologiques et biodynamiques favorise ces cépages, plus résilients face au stress hydrique.
  • L’innovation technique s’étend : pressurages doux, levures indigènes, élevage sur lies fines sont généralisés.

Un défi demeure : valoriser la spécificité de ces blancs d’altitude auprès des consommateurs, tout en défendant des prix justes face à la concurrence, notamment du Rhône et de la Loire qui bénéficient d’une meilleure notoriété.

Petites histoires et souvenirs de vendange

Dans la mémoire de Béatric, vigneronne à Berlou, la vendange de terret blanc évoque la rosée de septembre, quand il fallait “lire entre les lignes du schiste pour retrouver les pieds perdus”. Des voix d'anciens rappellent aussi la clairette, maudite lors des intempéries mais fêtée pour ses récoltes qui voyaient se mêler vendangeurs italiens et espagnols à ceux du pays. Aujourd’hui, lors des foires à Vieussan ou Ceilhes, des bouteilles de blancs “oubliés” font leur apparition, avec l’espoir que la nouvelle génération les adopte.

Un autre trait : l’essor des “blancs de macération”, des grenache blanc ou terret travaillés comme des oranges, à la pellicule dorée, qui séduisent les amateurs pointus et les restaurateurs à la recherche d’accords insolites avec la cuisine locale : pélardon, petits farcis de l’Orb ou truite sauvage des ruisseaux de montagne.

Carte sensible : où rencontrer ces blancs sur le territoire

  • Saint-Chinian Nord : grenache blanc et terret sur schistes de Berlou, Roquebrun, et Prades-sur-Vernazobre.
  • Avant-Monts et Faugères : clairette ancienne sur argiles rouges à Laurens, alignée sur les vieilles murettes.
  • Vallée de la Mare et Pradelle : micro-parcelles de grenache blanc en haut de Lunas, brume matinale et cailloutis.
  • Autour d’Octon et Cabrières : clairette de grès élevée sur amphore.
  • Sud du Larzac : grenache blanc solitaire s’ouvrant à de subtiles notes d’anis et d’abricot sec.

Avenir et promesses des blancs des hauteurs

Il souffle sur les hauts villages du Languedoc intérieur une curiosité nouvelle pour ces cépages blancs, jadis marginaux. Entre mémoire paysanne, innovation vigneronne et adaptation climatique, ils deviennent la promesse de vins originaux, profondément liés à la terre et à l’histoire. Pour qui veut sortir des sentiers battus, la rencontre d’un grenache blanc d’altitude, d’un terret oublié ou d’une clairette ciselée s’avère comme un voyage dans le temps, un dialogue patient avec les sols et les vents. Les blancs du Languedoc haut enlèvent leurs masques, filent la lumière et révèlent, à celui qui sait goûter, l’élan singulier d’une région qui s’invente au présent.

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