Sur les coteaux de Berlou : la taille en gobelet, mémoire vivante des vieilles vignes

Une vallée secrète, des souches vénérables

À quelques enjambées du village de Berlou, là où la pierre esquisse le vertige des escaliers sous les oliviers, le paysage s’accroche au schiste noir, découpé de terrasses, de drailles muettes et de vignes presque centenaires. Ici, la “taille en gobelet” ne se conte pas : elle se transmet, vigne après vigne, main dans la main.

Berlou, bastion du vignoble de Saint-Chinian, cultive depuis des générations des ceps de grenache, carignan ou encore mourvèdre, dressés sans palissage, en touffes larges, aux bras courts et écartés. Ce mode de taille, qui évoque la paume ouverte et rugueuse du vigneron, est un héritage méditerranéen dont le Haut-Languedoc reste l’une des places fortes en France (La Vigne, 2023).

La taille en gobelet : histoire, contours et raisons d’être

Pratiquée dans la Méditerranée depuis l’Antiquité, la taille en gobelet est adaptée aux climats arides et exposés au vent. Elle trouve dans les coteaux schisteux de Berlou un allié naturel. Contrairement aux tailles en guyot ou cordon souvent dictées par la mécanisation, le gobelet privilégie une “architecture végétale” modeste : quatre ou cinq coursons, taillés courts, dessinent autant de bras qui s’écartent en étoile autour du cep, à une trentaine de centimètres du sol.

Cette technique permet une meilleure résistance à la sécheresse, des rendements limités et surtout, elle protège les grappes :

  • Des brûlures solaires (en ombrageant naturellement les raisins)
  • Des vents parfois violents du sud ou du nord
  • D’une surexposition à la pluie, qui peut favoriser les maladies cryptogamiques
En Haut-Languedoc, les schistes chauds et pauvres ont bien peu à offrir si ce n’est l’exigence : la taille en gobelet est l’amie des faibles rendements et des grands vins.

Repères concrets : les gestes de la taille en gobelet à Berlou

Le calendrier : les rendez-vous de l’hiver

À Berlou, la taille débute dès la chute des feuilles, courant décembre. On attend parfois les premières gelées, la sève descendue dans les racines, pour ne pas fragiliser la vigne. Les anciens racontent pourtant qu’il faut éviter la taille par vent marin, car l’humidité favorise l’apparition d’accidents (plaies mal cicatrisées, maladies du bois).

La taille s’étale souvent jusqu’en mars, mais jamais on ne presse la main : chaque souche est unique, et la vieille vigne (le plus souvent âgée de 50 à 80 ans sur les vieilles parcelles de Berlou selon les archives de la cave coopérative) a ses faiblesses, ses bras morts, ses bourgeons préférés.

Le geste : “la main doit parler à la vigne”

  • Observation : Repérer l’état du vieux bois, s’assurer de la vigueur de chaque bras, identifier les gourmands à enlever et les coursons à conserver (généralement 4 à 6, maximum 2 yeux par courson).
  • Équilibre entre vigueur et production : Ne pas trop charger le cep pour éviter l’épuisement, surtout sur les vignes historiques, parfois plantées dès l’entre-deux-guerres.
  • Respect du flux de sève : La taille doit préserver une circulation “harmonieuse”, éviter les blessures en vis-à-vis qui provoqueraient l’assèchement du cep.
  • Sécateur affûté, œil attentif : Les vieilles souches de carignan, emblématiques à Berlou, exigent un geste précis car leur bois est dur et parfois creusé par l’âge : le risque de maladies du bois (esca, eutypiose) impose une taille douce (Fédération des Vignerons Indépendants, Guide Taille Douce).
  • Forme globale : Au final, on obtient une touffe compacte, basse, où les coursons partent à la façon des rayons d’un bol retourné, chaque bourgeon bien exposé à la lumière, protégé des excès de soleil.

Cépages vénérables, mains attentives : qui taille à Berlou ?

Si l’on arpente les terrasses de Berlou en janvier, on croise le sécateur à la main de toutes générations : familles locales, domaines indépendants, et les ouvriers saisonniers, parfois fidèles depuis vingt ans. En 2022, sur les 184 hectares du vignoble de Berlou (Source : INAO), près de la moitié sont toujours taillés en gobelet, preuve de l’attachement à cette tradition.

Le carignan domine ces parcelles anciennes, suivi des grenaches noirs et gris, parfois de vieux mourvèdres ou cinsaults plantés avant le “remembrement” des années 1970. La taille en gobelet, autrefois évidente, a même connu son retour en grâce : face aux sécheresses plus marquées depuis 2017 (Source : Météo France, Bilan Climat Languedoc), beaucoup de jeunes viticulteurs privilégient à nouveau ce système, abandonnant parfois le palissage.

La taille en gobelet face à la modernité : menaces et renaissance

Si Berlou a vu ses ceps époussetés du même geste depuis un siècle, la taille en gobelet a failli disparaître, concurrencée dès les années 1960 par le développement de la taille en guyot ou cordon Royat, pratiques plus adaptées à la mécanisation du vignoble.

Pourtant, la résilience donne raison à l’expérience des vignerons :

  • Diminution de la vigueur : Selon l’IFV (Institut Français de la Vigne et du Vin), la taille en gobelet permet de réduire la vigueur des variétés très productives (comme le carignan), limitant les interventions et la taille excessive des grappes.
  • Meilleure adaptation au sec : En laissant le feuillage auto-ombrager les baies, le gobelet protège le raisin des coups de chaud, phénomène de plus en plus fréquent dans la vallée de l’Orb (plus de 23 jours de canicule par an entre 2018 et 2022, selon le bilan Météo France).
  • Goût retrouvé : Plusieurs domaines de Berlou signalent des maturités plus régulières sur les vieilles souches en gobelet. En 2021, le Carignan “Vieilles Vignes” du domaine des Schistes a été récompensé au concours des vins de la vallée, preuve que les raisins puisent dans cette taille leur intensité organoleptique (Source : Palmarès Concours Saint-Chinian, 2022).

De retour dans les rangs, les jeunes vignerons replantent parfois “en gobelet pur” sur porte-greffes anciens, en relevant le défi : tout est manuel, tout est lent. “Mais ici, c’est le temps qui donne la mesure”, glisse Olivier, vigneron croisé à la Croix de Berlou.

Signes distinctifs et conseils pour reconnaître une vieille vigne taillée en gobelet

  • Absence de fils de palissage : L’œil du promeneur voit le désordre apparent, mais chaque cep est autonome, non guidé.
  • Souches torturées, proches du sol : Avec parfois plus de 70 ans de vie, les bras s’écartent du tronc en plusieurs directions, comme une main ouverte vers la lumière.
  • Traces de tailles successives : Les coupes sont larges, les cicatrices sur le vieux bois racontent les campagnes passées. Sur certains ceps, la mousse et le lichen couvrent les plaies anciennes, témoignant du patrimoine fongique du terroir.
  • Hauteur moyenne : Entre 30 et 50 cm pour la majorité des souches figurant sur les parcelles historiques (parcelles “las Rivals”, “Combe Longue”).

Une production modeste : autour de 25 à 35 hl/ha, loin des excès des années 1980 où la moyenne régionale dépassait 60 hl/ha sur les vignes mécanisées (source : FranceAgriMer, statistiques nationales 2020).

Un savoir en partage : transmission, mémoire et fêtes de la taille

Chaque fin février, les vignerons de Berlou aiment célébrer la fin de la taille par une “capitada”, repas sous les cyprès où l’on partage charcuteries, coup de blanc et histoires anciennes. Là se tresse la mémoire du geste, lien vivant entre générations.

Dans les écoles agricoles du Biterrois, des ateliers de taille sont même organisés avec les anciens du village. Car on l’oublie : la maîtrise du gobelet s’apprend en plusieurs saisons. Il faut observer la réaction du bois, “écouter le cep”.

  • Initier la relève : Depuis 2019, des ateliers ouverts, affichés à la cave coopérative, proposent aux nouveaux installés de se familiariser avec le gobelet, favorisant le maintien des vieilles parcelles et leur conversion en bio.
  • Guide de bonnes pratiques : La “taille douce” est désormais encouragée, pour préserver la longévité des ceps en évitant les grosses plaies et les risques liés aux maladies du bois.

À Berlou, la taille en gobelet n’est ni passéisme, ni folklore : elle porte la promesse de vins charnus, d’arômes de myrte et de garrigue, elle tatoue le paysage de gestes lents, en résistance face à l’oubli. Dans le vent du sud, de la Croix Ronde à la combe d’Estadelle, chaque souche taillée perpétue le dialogue fécond du vigneron et de la terre.

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